Bloquons les bloqueurs ?

J’ai lu dans The Guardian hier que différents sites d’actualité en France bloquent désormais des visiteurs qui utiliseraient des ‘Adblockers’ [des extensions empêchant le chargement de publicités dans les pages web].

Il est dit que LeMonde.fr permet aux utilisateurs de ces outils d’accéder au site une fois qu’ils ont fermé une fenêtre d’avertissement, tandis que Lequipe.fr et Leparisien.fr bloquent les bloqueurs complètement.

Comme je suis intéressé par l’avenir du contenu éditorial sur le web [voir quelques articles ici et ici], voyons un peu pour démêler cette histoire…

Depuis le premier annonce en forme de bannière sur le web, sur le site du magazine HotWired, le 27 octobre, 1994, [comme documenté sur l’excellent Internet History Podcast], la manière de financer le contenu sur le web emploie un ‘business model’ très simple : vendre le visiteur. Ceci se fait, soit à travers de la publicité, soit à travers l’acquisition par un des géants de l’internet [« …et notre troisième étape est : acquérir suffisamment de visiteurs pour se faire racheter par Google, ou Facebook, ou Twitter, ou…»].

La publicité en tant que ‘business model’ et source de finance, n’est pas intrinsèquement mauvais ; elle permet, par exemple, de financer le contenu sur des télés et des radios, et maintenant pour les services d’écoute de musique à la demande, partout dans le monde. Mais la différence majeure avec la publicité sur la TV, la radio ou dans la presse, est que le web permet une capacité sans précédent pour traquer et cibler les visiteurs, et les invasions de la vie privée qui vont avec, que nous n’avons pas dans le monde hors-ligne.

Et donc, sur le web nous sommes actuellement dans la grippe d’un cercle vicieux qui mène tout le monde vers le bas. Les publicités et les annonces sont de moins en moins efficaces, et donc se vendent de moins en moins chères ; donc plus de pubs sont nécessaires pour un support donné afin de générer les mêmes revenus ; tandis que ces pubs deviennent de plus en plus envahissantes, les visiteurs les bloquent de plus en plus, d’abord mentalement, et, maintenant, technologiquement ; pendant que de plus en plus de gens les bloque, les annonces sont de moins en moins efficaces… et ainsi de suite.

Historiquement, la presse écrit avait trois bases comme sources de revenu : les abonnements, les lecteurs qui achetaient des exemplaires à l’unité, et la publicité. Sur le web, il n’y a, généralement, qu’une seule de ces bases. Que les organes de presse se chargent de scier, lentement mais sûrement.

À la longue, cette question revient à la ‘désirabilité’ et rareté du contenu [le degré de spécialisation]. Des journaux comme Les Échos ou The Financial Times ont démontré qu’avec des informations hautement spécialisées [et donc rares], le lecteur est prêt à payer pour accès. Les donnant ainsi une seconde base sur lequel appuyer. Dans ces cas, un ‘paywall’ [système de péage en français] peut fonctionner.

Pour L’Équipe – qui est, à ma connaissance, unique en terme de presse dans le monde ; je ne connais aucun autre quotidien consacré qu’aux sports qui a le même succès et pérennité – le journal bénéficie d’une sorte de quasi-monopole sur les informations que le journal fournit, et que les lecteurs veulent. De ce fait, des modalités de monétisation, en plus de la publicité, sont certainement envisageables, et le fait de bloquer l’accès aux lecteurs équipés de bloqueurs de publicités fonctionnera probablement.

Malheureusement pour Le Monde et Le Parisien, tous les deux traitent des actualités d’une manière assez généraliste, et pendant que leur points de vues sont certainement unique, leur contenu est plus facilement ‘substituable’ ailleurs pour leurs audiences potentiels. Comme ils ont choisi d’adopter le modèle de la publicité, ils voient désormais les limites de cette stratégie de business dans un médium assez saturé de sources de nouvelles ‘substituables’.

Pourtant, la plupart de ces audiences peuvent certainement accepter une forme de publicité comme le prix à payer pour ces contenus, actualités ou pas, qui sont livrés ‘gratuitement’. Mais ce modèle de publicité ne peut plus continuer comme avant. Nous avons besoin de journaux et magazines qui ont du respect et de l’estime pour leurs lecteurs, et qui arrêtent de les ‘brader’. Nous avons besoin de publicités qui ne prennent pas le public pour des imbéciles, qui ne jouent pas sur le seul tableau de crier plus fort pour attirer l’attention, ou qui interrompe le flux d’un article, ou bloque l’accès. Nous avons besoin de publicités utiles, respectueuses, intelligentes, qui accompagnent le contenu sans l’envahir. Mais surtout, et tous les supports sérieux devraient être prêt à se battre sur ce point,et à en faire un point de différenciation, car ils sont des lecteurs aussi : des publicités qui sont respectueux de la vie privée des gens et arrêtent de traquer, pister et suivre les gens dans les moindre recoins du web.

Personnellement, j’utilise l’extension Ghostery dans tous mes navigateurs [et je n’étais bloqué par aucun des trois journaux lors de mes visites de vérification pour cet article]. J’ai réglé Ghostery pour bloquer tous les traqueurs de la vie privée, mais de laisser les pubs sur le pages. Comme je pratique aussi le développement web (par moments], il m’arrive d’ouvrir le codes des pages et regarder ce qui se trouve sous le capot, en quelque sorte. Je suis habitué à voir – littéralement – des méga-octets de données inutiles et de scriptes de pistage injectés dans une page, ce qui augment considérablement le temps de chargement, crée parfois des instabilités, et, surtout pour des lecteurs mobiles, bouffe de la bande passante [et donc votre forfait] inutilement. Ces codes, inévitablement, proviennent des régies et réseaux de publicités. Et c’est inacceptable.

Au lieu de culpabiliser les visiteurs pour l’emploi des bloqueurs, il est temps que les supports mettaient de l’ordre regardaient leurs propres pratiques. Puis, une fois qu’ils ont mis leur maison en ordre, et dans le respect des lecteurs et visiteurs, ils peuvent nous regarder droit dans les yeux et dire : Nous avons fait notre part, maintenant il est temps que vous désactiver votre bloqueur, et nous avancerons ensemble. Il va de l’avenir de la presse sur le web en France qu’ils bougent. Et vite.

Image d’entête – un aperçu des données inutiles chargées sur la page d’accueil du site LeMonde.fr qui arrivaient à 2.2 Mo quand j’ai pris la copie d’écran. Or, les données arrivaient toujours…