Le skeuomorphisme et la presse en-ligne

Le mot skeuomorphique était [et reste] très populaire comme manière de décrire l’interface Aqua qu’Apple a popularisé sur Mac OS X et puis sur les premières versions d’iPhone. Tandis que certaines parties de ces interfaces présentaient effectivement des aspects skeuomorphes, pour la plupart il est plus juste de parler de représentations hyper-réalistes d’éléments du monde réel affichées sur un écran. Et maintenant que tout le monde a abandonné ce style — à part quelques concepteurs de jeu vidéo ou des sites web restés coincés dans les années 90 — peut-être pouvons-nous récupérer ce mot pour son sens premier.

Exemples d’interfaces hyperréalistes des apps d'Apple

Exemples d’interfaces hyperréalistes sur Mac OS et iOS / Image : Gizmodo

Skeuomorphisme [ou le concept d’un skeuomorphe] est un mot utile. Il désigne la persistance sous forme décorative ou non-fonctionnelle d’éléments qui, auparavant, étaient fonctionnels. Le cas classique est celui des colonnes sur les constructions. Jadis, c’était la manière la plus pratique pour tenir le toit et créer un espace intérieur vaste et aéré. Une fois que ceci n’était plus un problème, les colonnes sont restées, mais sous une forme purement décorative, pour donner à des immeubles des références et proportions ‘classiques’.

Le skeuomorphisme digital

Sur les ordinateurs, l’exemple le plus évident d’un skeuomorphe est l’icône souvent utilisée pour la fonction ‘Enregistrer’ : une disquette informatique ou ‘floppy’. Ces disques amovibles n’ont pas été d’usage courant comme média de stockage depuis avant le début du XXIe siècle. Je pense que si on en donnait un à un jeune d’aujourd’hui il [ou elle] serait carrémant incapable de comprendre leur utilité. [On stockait des données sur ça ? Et ça pouvait contenir 1,44 Mo ? Méga-octets ?? Et ça devenait illisible, comme ça, pour un oui ou pour un non, tout le temps… /facepalm!] Or, bien des applications informatiques, des sites web même, continuent d’utiliser une représentation de cette chose comme indicateur visuel pour la sauvegarde des données. Même le style appelé ‘Flat’ continue d’employer ce skeuomorphe.

Résultat de recherche sur DuckDuckGo.com avec les mots clés 'Save Icon

Résultat de recherche sur DuckDuckGo.com avec les mots clés ‘Save Icon’ / Image : DR

Réaction des enfants américains à une disquette… Qu’est-ce que je vous disais..

Le cas de le presse en ligne

Un domaine qui m’intéresse, où le skeuomorphisme est toujours actif, est la presse en-ligne. L’exemple le plus manifeste est probablement le site web du journal The New York Times où chaque avancée en technologies pour le web et pour l’écran est employée pour créer un rendu encore plus proche du journal papier. On est, d’abord, clairement dans le domain d’un skeuomorphe visuel. Il se peut que les propriétaires, les gestionnaires, et les directeurs artistiques de ce journal estiment que tout ceci fait partie des valeurs de la marque — l’attachement inconscient et émotionnel à ce journal de référence en tant que journal. Pour être juste, il faut aussi signaler que ce journal possède un laboratoire de recherche pour explorer et développer des produits numériques innovants.

Mais The New York Times n’est que l’exemple visuel le plus évident, le plus apparent. Et, de s’arrêter sur le skeuomorphisme visuel, serait passer à côté d’autre chose. Un autre chose qui est un symptôme plus compliqué du problème de la presse écrite dans un monde numérique.

Quand on aborde ce sujet, une des questions que j’aime poser aux gens est : Pourquoi ce n’est pas The New York Times [ou Le Monde, ou The Guardian] qui a inventé Facebook ? La réponse est normalement… Quoi? Mais de quoi parlez-vous ? Et d’autres réponses du même genre, impliquant que je viens de perdre sérieusement la boule. Ils finissent par dire : Mais ça n’a rien à voir. Me disant ensuite : The New York Times [ou Le Monde] est une chose, et Facebook en est une autre. Pourquoi voulez-vous que le NYT invente Facebook ?!? Je réponds que : Merci beaucoup, ma santé mentale va très bien ; examinons comment Facebook Instant Articles fait partie de la question…

Fondamentalement, Facebook est devenu l’endroit où les gens se tiennent à jour en ce qui concerne les nouvelles qui leur importent : les nouvelles de la famille et les amis, du ‘people’ ou des marques. Ainsi, Instant Articles est une manière pour Facebook d’élargir le champ des nouvelles disponibles pour ses utilisateurs. Un journal venant de la presse écrite ne peut pas inventer Facebook parce qu’un journal ne voit pas une graduation des différentes typologies de nouvelles, mais une rupture entre le fait de se tenir au courant des amis et de la famille, et le fait de se tenir au courant des choses du monde — ce qu’offre un journal est un fil choisi, organisé, hiérarchisé, et [parfois] contextualisé, parlant de guerres et de sport, de l’économie et de la politique [et parfois de l’art et de la culture]. Mais pour les lecteurs, les nouvelles des amis et de la famille leur sont probablement plus immédiatement importantes que d’apprendre l’effondrement de la Bourse en Chine, les tueries en Syrie, ou des cartes postales venant de la planète Pluto. Pourtant, nous sommes d’accord qu’il s’agit de sujets sérieux, et que chacun, à sa manière, aura des conséquences sur notre vie de tous les jours. Mais en comparaison à des images de chatons mignons [ou des enfants mignons] posté par mes amis, je sais aussi ce que je — et environ 20 % de la population mondiale1 — préfère voir. Et, à cause de cela, Instant Articles permet à Facebook d’augmenter son attractivité en amenant sur leur site, cette autre actualité, celle qui est du domaine réservé de la presse écrite. Ainsi Facebook devient encore plus attractif, car, pourquoi je devrais aller sur ces autres sites si j’ai désormais toutes les nouvelles qui m’importent — amis, famille, célébrités, marques, Chine, Syrie, et Pluto — au même endroit ? Ceci est une disruption classique en train de se passer en temps réel devant nos yeux, et ceux de la presse écrite. La presse écrite est déjà affaiblie. Et Facebook s’apprête à la bouffer, lentement mais sûrement. C’est ce que j’appelle le skeuomorphisme dans la ‘vision’ digitale de la presse en-ligne. Ils ne voient pas que leur rôle sur les supports numériques n’est pas de mettre des pixels sur écran, exactement comme ils mettent des mots sur papier depuis bientôt 250 ans, mais avec quelques icônes sociales sur le côté et, de temps à autre, une vidéo. La manière de présenter des actualités sur papier [ou radio ou TV] s’est évoluée avec ces supports/médias. Mais, comme l’exemple de Facebook vient de nous montrer, les journaux en-ligne de nos jours ne sont rien qu’un skeuomorphe de plus. [Puis, pour un designer, il y a le problème évident que la perception de ceux qui font les journaux n’est pas alignée avec la vision, les besoins et les désirs de leur public — sinon ils auraient fait Facebook… CQFD.]

En tant que designer, il nous faut à chaque fois prendre en compte ce que l’apporte du numérique change dans le statu quo : quels sont les nouveaux besoins des usagers du XXIe siècle ? Quels sont les usages intéressants des médias et supports des générations précédentes qui peuvent nous être utiles comme points d’accroche pour de nouveaux usages ? Puis, se demander, ce qui doit être réinventé de fond en comble…

Ce sont ces questions-là que la presse écrite doit se poser. Sinon, ce sera Facebook, Twitter, et Google qui le feront à leur place…

  1. Facebook affiche 1,44 milliards d’utilisateurs. La population mondiale est actuellement estimé à 7,3 milliards d’individus. Ce qui donne 19,73% de la population mondiale.
  • Jérémy

    Ce que je trouve intéressant avec Instant Articles de Facebook, c’est leur approche.

    Lors de la présentation du concept, il y avait une vidéo très léchée, avec des articles très bien choisi, les éditeurs qui pouvaient décider de placer la publicité où ils voulaient, s’ils le voulaient, la typo était aussi libre selon l’éditeur… Le tout dans une page au final presque totalement dépourvu de contenu Facebook. Une simple barre toute fine en haut permettant de revenir sur le réseau social ou de partager. On n’a pas quitté l’application Facebook, mais on aurait bien dit que oui.

    Ce genre d’approche de la part de Facebook est tout à fait compréhensible, pour les raisons énoncées dans l’articles. Et c’est vrai qu’en tant qu’utilisateur, le fait de devoir sortir de l’application ou d’avoir une page web incrusté dans l’application n’est pas toujours bien fait ou pratique (encore plus avec l’obligation d’afficher un bandeau d’informations sur les cookies, détestable sur ordinateur, horrible sur mobile).
    Je comprends aussi les éditeurs, à qui au final on offre une solution magnifique, clé en main.

    Mais je ne peux m’empêcher de repenser à Google News en espagne qui décide de fermer du jour au lendemain, et de voir les conséquences que cela peut avoir pour les éditeurs.
    Ou alors à Facebook lui même, qui fait aujourd’hui payer certains détenteurs de pages Facebook pour que le contenu apparaissent pour tous ceux qui suivent ces pages. Ce qui (si je ne dis pas de bêtise) n’était pas le cas au départ.
    C’est un peu de la politique au final : aujourd’hui Facebook est en période d’élection, mais qui sait ce qui arrivera vraiment si demain ils sont élus.

    Chose intéressante : si l’on se rend sur les pages du NYT (ou de National Geographic qui faisait aussi parti du programme lors du lancement), je ne trouve pas d’Instant Articles.

    Sinon, article et point de vue sur le skeuomorphisme très intéressant.