Réinvention sans cesse

Je n’ai jamais vu David Bowie en concert, mais je l’ai vu une fois, et c’était déjà pas mal.

En 1973 il devait jouer le Brighton Dome, la salle de concert ‘prestigieuse’ du coin, dans le cadre de [la tournée Ziggy Stardust][2]. Certains de mes amis avaient des billets, alors nous avons décidé de laisser tomber le lycée et y aller pour voir.

J’étais déjà fan et avaient la plupart de ces albums, y compris le premier, plutôt inspiré par Anthony Newley, appelé David Bowie et qui est/était plutôt rare. L’album Ziggy Stardust était déjà sorti et, forcément, je l’avais acheté.

Pour entrer dans la salle de concert pendant la journée, la technique était d’arriver pendant l’après-midi quand l’équipe de la tournée déchargeaient les camions, se mélanger avec les gens pendant le chaos, se glisser à l’intérieur, puis se cacher et attendre la soirée pour voir le concert gratuitement. C’était une technique éprouvée que plusieurs d’entre nous utilisait.

Nous nous sommes arrivés puis se sont glissés à l’intérieur sans problèmes. L’équipe installait le matériel sur scène, les lumières, connectant les câbles au table de mixage situé sur des sièges au centre de l’auditorium. Chacun était occupé à sa tache.

Puis Bowie est arrivé.

Il était maquillé, pas la flèche Ziggy Stardust qui barrait le visage, ni le cercle sur le front qu’il portait sur scène à cette époque, simplement un fond de teint épais et autour des yeux. Il semblait, même à cette époque aussi maigre qu’un phasme. Ses vêtements étaient vifs et colorés mais tombaient sur son corps maigrichon. Il était entouré d’une foule d’amis, de maquilleurs et coiffeurs [je suppose], d’assistants et représentants de son management qui glissait dans notre direction. Bowie était clairement le centre, le raison pourquoi tout le monde était là, mais il semblait [déjà] ailleurs et un peu hors du moment, ses yeux papillonnant par-ci, par-là presque sans but. Ça pouvait être l’effet de drogues, mais plus probablement la fatigue de la tournée et les promos.

J’ai fait ce que n’importe quel fan normalement constitué ferait dans la même situation. “David!” j’ai dit, m’élançant dans sa direction. Un bras costaud m’a immédiatement bloqué, comme une force instoppable. Il n’y avait pas d’agression dans le mouvement et le bras. Le bras était attaché à un nom, noir et solide, habillait tellement discrètement que je ne l’avais pas vu. J’appris par la suite qu’il s’appelait Stuey George et qu’il était la garde corps personnel de Bowie pendant ces tournées. Tandis que l’aréopage s’écoulait devant moi, j’étais épinglé sur le côté, puis laissé comme une créature abandonné par la mer sur la plage.

Mon traitement discret aux mains [ou le bras] du garde du corps m’est resté autant que le fait d’avoir vu Bowie d’aussi près. Il n’y avait pas d’agression, ni violence, seulement cette force qui me m’arrêtait sur place. Et on ne m’a même pas mis à la porte. On s’est retiré vers le balcon où, se tassant dans les sièges, nous avons regardé la balance du son, les réglages des effets et le mixage et retour scène. Bowie et les Spiders from Mars jouait des fragments de morceaux [je me souviens de parties de Moonage Daydream, probablement pour régler l’écho] pour l’équipe qui continuait de s’affairer pour tout finir, et qui devait avoir vu la scène des dizaines de fois, pour la salle vide, et pour nous.

Je ne suis pas resté pour le concert ce soir-là, mais j’ai eu mon propre mini-concert, et ça me suffisait.

Suite au mort récent [et prématuré] de Bowie, beaucoup des articles présentait son travail et musique comme révolutionnaire. Même en tant que fan pendant plus de 40 ans, je ne suis pas entièrement d’accord. Comme Apple, après le retour de Steve Jobs [un autre mort prématuré], dans sa musique Bowie était simplement en avance d’une vague ou d’une tendance, l’amplifiant souvent par son intérêt et ses actions, mais pas en train d’inventer quelque chose de nouveau. Il sentait le pouls d’un moment, cherchait des collaborateurs et le ton pour le fait résonner avec, au début, son public, et par la suite avec un public plus large, oscillant entre expérimentation et succès, parfois combinant les deux.

Curieusement, c’était en dehors du champ de la musique qu’il innover : en 1997, il lançait un emprunt – Bowie Bonds garanti par les royalties de ses chansons antérieurs au 1990 [une fois qu’il avait réacquis ces droits] ; en 2000 il lançait un service de banque en ligne Bowiebanc ; en 1998 il lançait un service d’accès internet combiné avec une sorte de fan club [aujourd’hui on dirait, un réseau social], BowieNet ; dès 1996, il était un des premiers à vendre ses morceaux dématerialisé en téléchargement.

Du début à la fin de sa carrière, il n’avait de cesse de se réinventer et, à travers sa musique, ses paroles, son style et ses apparences, de nous permettre aussi de nous se trouver et se réinventer nous-mêmes.

Il nous manquera.

— Image d’entête : Bowie is watching you – Posters for the David Bowie exhibit at the V&A / Sarah Stierch à Flickr